La fraude bancaire frappant une entreprise : un régime spécifique
Les dispositions du Code monétaire et financier (articles L. 133-18 et suivants) s'appliquent à tous les utilisateurs de services de paiement, qu'ils soient particuliers ou professionnels. Cependant, l'appréciation de la "négligence grave" varie considérablement selon le profil du titulaire du compte.
Pour les particuliers
La Cour de cassation a établi dans plusieurs arrêts récents qu'accorder sa confiance à un appelant affichant le numéro officiel de la banque (spoofing) ne constitue pas une négligence grave. La protection est renforcée, tenant compte de la vulnérabilité des consommateurs face à des techniques de fraude sophistiquées.
Pour les entreprises
Les entreprises font l'objet d'une appréciation plus stricte tenant compte de plusieurs facteurs :
- La taille de l'entreprise et ses ressources
- L'existence de procédures internes de contrôle
- Le nombre d'interlocuteurs impliqués dans les validations de virements
- La formation du personnel aux risques de fraude
💼 Point pratique important
L'absence de procédures internes n'est pas nécessairement rédhibitoire, particulièrement pour les TPE et PME. Les juges examinent contextuellement la situation de chaque entreprise. Une micro-entreprise unipersonnelle ne peut être soumise aux mêmes exigences qu'un groupe international.
Le virement frauduleux peut aggraver — ou déclencher — la cessation des paiements
Rappel : qu'est-ce que la cessation des paiements ?
La cessation des paiements, définie par l'article L. 631-1 du Code de commerce, survient lorsque l'entreprise « ne peut plus faire face au passif exigible avec son actif disponible ». C'est le seuil déclenchant l'obligation de dépôt de bilan sous 45 jours.
Impact d'un virement frauduleux sur cette équation
Un virement frauduleux modifie brutalement l'équation financière de l'entreprise en :
- Réduisant l'actif disponible (trésorerie immédiatement ponctionnée)
- Rendant impossible le règlement d'échéances imminentes (salaires, fournisseurs, charges sociales)
- Basculant une entreprise fragile vers l'état de cessation des paiements
La créance de remboursement contre la banque ne constitue un actif disponible que si elle est "certaine, liquide et exigible". Une créance litigieuse — c'est-à-dire contestée par la banque — ne compense pas juridiquement la perte de trésorerie dans l'appréciation de la cessation des paiements.
⚠️ Conséquence pratique
Si la banque refuse de rembourser immédiatement et conteste sa responsabilité, l'entreprise peut se retrouver en cessation des paiements malgré l'existence d'une créance potentielle de remboursement.
L'ouverture d'une procédure collective : quelles conséquences sur l'action contre la banque ?
La règle de l'arrêt des poursuites individuelles
L'article L. 622-21 du Code de commerce interdit, dès le jugement d'ouverture d'une procédure collective, toute action tendant à condamner le débiteur au paiement d'une somme d'argent.
Cette restriction n'empêche pas l'entreprise d'agir en remboursement contre sa banque, mais l'action est désormais exercée :
- Par le mandataire judiciaire (en liquidation judiciaire)
- Par le débiteur assisté de l'administrateur (en redressement judiciaire)
Le dirigeant perd la maîtrise directe de la stratégie contentieuse, ce qui complique considérablement la gestion du dossier.
La déclaration de créance
Si la banque est également créancière de l'entreprise (prêts, découverts, cautions), elle doit déclarer sa créance au passif de la procédure collective dans les délais légaux.
Parallèlement, la créance de remboursement détenue par l'entreprise contre la banque doit être identifiée et préservée au sein de la procédure. Elle constitue un actif à valoriser pour le remboursement des créanciers.
La prescription
L'action en remboursement pour opération non autorisée se prescrit par treize mois à compter de la date de débit (article L. 133-24 du Code monétaire et financier).
L'ouverture d'une procédure collective suspend certains délais de prescription, mais ce point fait débat en doctrine. Il est impératif d'agir rapidement ou de vérifier que le mandataire judiciaire est informé et en mesure d'agir dans les délais.
La banque peut-elle invoquer la compensation avec ses propres créances ?
Le droit des procédures collectives encadre strictement le mécanisme de compensation. La compensation n'est admise qu'entre dettes connexes — c'est-à-dire nées du même rapport juridique ou de rapports juridiques étroitement liés.
⚖️ Principe juridique
La créance de remboursement (fraude bancaire) et une créance de prêt (financement) ne sont généralement pas connexes. Elles résultent de rapports juridiques distincts, ce qui exclut la compensation.
La banque ne peut donc pas, en principe, déduire unilatéralement sa créance de prêt de l'obligation de remboursement liée à la fraude.
Ce que cela change concrètement pour le dirigeant
Lorsqu'une entreprise victime de fraude bancaire est placée en procédure collective, plusieurs questions urgentes se posent :
Questions à traiter en urgence
- La créance de remboursement a-t-elle été identifiée dans la procédure ?
Le mandataire judiciaire ou l'administrateur en a-t-il connaissance ? Figure-t-elle à l'inventaire des actifs ?
- Le mandataire judiciaire ou administrateur est-il informé et capable d'agir rapidement ?
Dispose-t-il de tous les éléments de preuve ? A-t-il l'expertise nécessaire en droit bancaire ?
- Le délai de treize mois reste-t-il ouvert ?
À quelle date le virement frauduleux a-t-il été débité ? Le délai de prescription est-il encore ouvert ?
- Existe-t-il un risque de compensation que la banque invoquerait ?
La banque est-elle créancière au titre d'autres rapports ? Peut-elle prétendre à une connexité ?
- La date de cessation des paiements intègre-t-elle correctement l'impact de la fraude ?
Le tribunal a-t-il pris en compte la perte de trésorerie causée par la fraude dans la détermination de la date de cessation ?
Coordination nécessaire
Une coordination entre l'avocat en droit bancaire et le mandataire judiciaire est rarement spontanée mais doit être organisée au plus tôt. Le dirigeant doit :
- Informer immédiatement le mandataire de l'existence de la créance
- Fournir tous les documents relatifs à la fraude
- Proposer l'intervention d'un conseil spécialisé en droit bancaire
- Suivre activement l'avancement du dossier
Stratégie préventive et curative
Prévention
Pour les entreprises, la mise en place de procédures minimales peut prévenir ou limiter l'impact des fraudes :
- Validation à deux personnes pour les virements au-dessus d'un certain seuil
- Vérification systématique par téléphone (numéro connu) de toute demande inhabituelle
- Formation régulière du personnel aux techniques de fraude
- Mise à jour des coordonnées bancaires des fournisseurs par canal sécurisé
Action curative
En cas de fraude avérée :
- Signalement immédiat à la banque (par écrit avec AR)
- Dépôt de plainte pénale
- Demande de recall (procédure de rappel des fonds)
- Mise en demeure de la banque de rembourser
- Si l'entreprise est en difficulté : consultation urgente d'un avocat en droit des entreprises en difficulté
Conclusion
La fraude bancaire touchant une entreprise en difficulté crée une situation juridique complexe à l'intersection du droit bancaire et du droit des procédures collectives. La créance de remboursement contre la banque constitue un actif à préserver et valoriser dans le cadre d'une procédure collective.
Les dirigeants doivent agir avec célérité, documenter exhaustivement la fraude et coordonner étroitement l'action en responsabilité bancaire avec la procédure collective. Le respect des délais de prescription et la bonne articulation entre les différents intervenants (mandataire, administrateur, avocat spécialisé) conditionnent les chances de récupération des fonds.
Une consultation spécialisée dès la découverte de la fraude permet d'optimiser la stratégie et de préserver l'ensemble des droits de l'entreprise, qu'elle soit ou non en procédure collective.
